La migration des grues cendrées

En Camargue, les premières grues cendrées commencent à repartir vers le nord à partir de la mi‑février, avec un pic de départ souvent entre fin février et tout début mars, selon la météo. Les hivers doux peuvent retarder un peu ce calendrier, alors qu’un coup de mistral froid et un ciel dégagé peuvent déclencher des départs massifs en quelques heures.

Aux Marais du Vigueirat et plus largement en Camargue, plusieurs centaines à plusieurs milliers d’oiseaux passent l’hiver, profitant des roselières, prairies humides et zones de gagnage alentours. Dès que les jours rallongent et que le soleil réchauffe les zones d’hivernage, l’impatience gagne les troupes : les grues passent de plus en plus de temps en vol d’entrainement, comme si elles répétaient leur grand voyage.

Départ pour le grand nord

Les grues qui quittent la Camargue au printemps rejoignent la grande voie de migration ouest‑européenne, qui relie leurs quartiers d’hivernage méridionaux (Espagne, sud de la France) à leurs zones de reproduction situées plus au nord et au nord‑est de l’Europe. Elles gagnent d’abord le couloir classique nord‑est/sud‑ouest français (Languedoc, vallée du Rhône, Massif central, Champagne, Lorraine), puis poursuivent vers l’Allemagne, le Danemark, la Scandinavie, la Pologne ou encore la Finlande, grands pays de nidification de l’espèce.

Certaines grues camarguaises empruntent une route plus centro‑européenne, passant par l’Italie et l’arc alpin avant de repartir vers le nord‑ouest de l’Europe, illustrant la souplesse de cette migration à l’échelle du continent. En automne, le chemin se fait en sens inverse pour rejoindre les zones d’hivernage du sud‑ouest de l’Europe, notamment l’Espagne (Estrémadure, Castille‑La Manche) et, de plus en plus, des sites français comme la Brenne, la Champagne humide ou la Camargue.

Voyage en groupe

En migration, les grues cendrées volent généralement en grands groupes structurés en formations en V ou en chevrons, une organisation qui limite la dépense d’énergie et permet aux oiseaux de profiter de l’aspiration générée par les congénères qui les précèdent. Elles utilisent aussi les ascendances d’air chaud (courants thermiques) pour monter en altitude et planer longtemps, alternant battements d’ailes puissants et vol plané, ce qui rend leur déplacement sur des milliers de kilomètres plus économe.

Le voyage s’effectue de jour comme de nuit, mais les passages spectaculaires sont souvent observés en plein ciel clair, lorsque les grues « claironnent » à plusieurs kilomètres à la ronde grâce à leurs puissants cris de contact. Les groupes respectent des couloirs migratoires larges d’environ 200 km, qu’ils réutilisent d’année en année, tout en adaptant légèrement leur trajectoire en fonction du vent, des nuages ou des perturbations rencontrées.

Emmenez-moi…

La migration des grues est étroitement liée à la recherche de conditions de vie favorables : en automne, l’arrivée de l’hiver au nord de l’Europe (neige, gel des sols et des eaux) rend l’accès à la nourriture difficile et pousse les oiseaux à gagner des zones plus hospitalières au sud. En Camargue, elles profitent de l’abondance de ressources alimentaires en hiver (graines, invertébrés, terres agricoles) et de vastes espaces ouverts pour se reposer en sécurité.

Au printemps, le mouvement s’inverse : les grues quittent leurs quartiers d’hivernage pour rejoindre des territoires de reproduction où les jours sont plus longs, la nourriture plus abondante et la concurrence moindre sur les sites de nidification. Cette alternance entre nord et sud, au rythme des saisons, leur permet de maximiser leurs chances de réussite de reproduction tout en évitant les périodes de pénurie et de grand froid.

En quelques décennies, l’espèce a considérablement augmenté sur la voie ouest‑européenne ce qui explique en partie la progression récente de l’hivernage en Camargue. La Tour du Valat, institut de recherche pour la préservation des zones humides, a recensé 39 800 hivernant sur 19 sites de Camargue en janvier 2025.

Observer les grues aux Marais du Vigueirat, c’est ainsi participer à une grande histoire de migration qui relie la Camargue aux marais de Champagne, aux lacs nordiques et aux plaines espagnoles, à l’échelle de tout un continent.