L’invisible Butor étoilé

Invisible à l’œil inattentif, le butor étoilé vit dans les roselières des Marais du Vigueirat. Oiseau discret et menacé, il trouve ici l’un de ses derniers bastions, au cœur d’un paysage de roseaux où sa survie dépend directement de la qualité des milieux humides.

En Camargue, à la confluence du Rhône et de la Méditerranée, les Marais du Vigueirat s’étendent comme un vaste damier d’eau, de sansouïres et de roselières. Classé et protégé, ce site accueille une biodiversité exceptionnelle, mais un oiseau y tient une place particulière : le butor étoilé, spécialiste des roselières et maître de l’art du camouflage.

Le fantôme des roselières

Trapue, rayée de beige et de brun, ce héron discret n’attire pas forcément l’attention au premier regard. Pourtant, avec ses 70 à 80 centimètres de hauteur et son envergure qui dépasse le mètre, le butor étoilé impose le respect. Son plumage strié reproduit à s’y méprendre le motif des tiges de roseaux, au point de le rendre presque indétectable dès qu’il se fige dans la végétation.

Quand il se sent observé, le butor adopte sa posture la plus célèbre : cou tendu, bec pointant vers le ciel, corps immobile qui semble prolonger les roseaux. Il se balance légèrement avec le vent, comme une tige de plus dans la roselière. Pour qui ne sait pas exactement où regarder, l’oiseau disparaît. C’est cette faculté à se fondre dans le décor qui lui vaut ses surnoms de « fantôme des marais » ou de « bœuf des marais ».

Un cri de corne de brume

On entend souvent le butor avant de le voir. Au printemps, son chant résonne à l’aube comme une corne de brume ou le mugissement lointain d’un taureau. D’où son nom : Botaurus stellaris. Le terme latin pour butor, Botaurus, fait référence au taureau. L’autre partie de son nom scientifique, stellaris en latin, signifie étoile en référence à son plumage.

Le Butor étoilé émet un note grave, puissante, qui porte à plusieurs kilomètres et signale la présence d’un mâle en pleine saison de reproduction. Entre deux vocalises, l’oiseau avance prudemment sur la végétation flottante, aux aguets, à la recherche de poissons, d’amphibiens ou d’insectes aquatiques.

Un refuge stratégique aux Marais du Vigueirat

Dans les Marais du Vigueirat, la vaste roselière offre à l’espèce un refuge rarissime à l’échelle nationale. Ici, plusieurs dizaines de mâles chanteurs se partagent le labyrinthe de roseaux, faisant du site l’un des noyaux les plus importants pour la nidification du butor en France. Année après année, les suivis scientifiques s’appuient sur ces chants pour estimer les effectifs, cartographier les territoires et suivre l’évolution de la population.

La disparition progressive des roselières, asséchées, polluées ou grignotées par les aménagements, a fait chuter les effectifs de butors en Europe. Spécialiste d’un habitat fragile et très spécifique, l’oiseau paye le prix des atteintes aux zones humides. Protégé par la loi, il est aujourd’hui considéré comme une espèce à fort enjeu de conservation, dont le destin est intimement lié à celui des marais.

Aux Marais du Vigueirat, la gestion de l’eau, la maîtrise de la dynamique des roseaux et la limitation des dérangements visent à maintenir des roselières denses et fonctionnelles, adaptées aux besoins du butor. Parallèlement, visites guidées, observatoires et supports pédagogiques racontent cette espèce invisible au grand public, sans la mettre en danger.

L’objectif : faire comprendre que derrière un simple rideau de roseaux se joue l’avenir d’un oiseau fascinant, dont le chant grave continue, pour l’instant, de vibrer dans les marais.